Une lettre tremblante signée d’un juge vieillissant.
Une condamnation ancienne remise en question.
Et une affaire que l’on croyait classée depuis l’Antiquité.
Au collège Albert Vinçon, une classe de troisième a rouvert le dossier Médée dans le cadre d’un atelier pédagogique immersif consacré à la tragédie de Corneille. Pendant une heure, vingt-huit élèves se sont glissés dans la peau d’enquêteurs chargés de répondre à une question laissée en suspens par le magistrat fictif David Ginzburg :
« Médée est coupable, mais de quoi ? »
Un procès antique transformé en enquête contemporaine
Le point de départ de l’activité prend la forme d’une confession : celle d’un juge rongé par le doute, qui reconnaît avoir peut-être condamné trop vite une femme passée à la postérité sous les traits d’un monstre.
Dans sa lettre, il demande la réouverture du dossier.
Aux élèves désormais d’examiner les faits, de reprendre les témoignages, de confronter les versions de Jason, Créon, la nourrice — et peut-être d’entendre enfin la voix de Médée.
Le cadre est posé : ici, il ne s’agit pas d’étudier passivement une œuvre au programme, mais bien de rouvrir un procès.
Des pièces à conviction pour faire parler le texte
Répartis en six groupes, les élèves reçoivent chacun un dossier d’enquête comprenant :
- la lettre du juge ;
- un corpus de pièces à conviction issues du parcours consacré à Corneille ;
- un cahier d’investigation pour consigner analyses, indices et hypothèses.
Le tirage au sort attribue ensuite les rôles : Médée, Jason, Créuse, Égée, Nérine… jusqu’à Corneille lui-même.
Chaque groupe doit alors analyser les documents non comme simple lecteur, mais depuis le point de vue de son personnage.
Face à l’épaisseur du dossier, l’un d’eux résume l’ambiance :
« C’est tellement bien fait ! »
Une figure tragique remise en débat
À mesure que l’enquête avance, les premières hypothèses émergent.
Les élèves évoquent :
- un infanticide,
- une vengeance préméditée,
- une manipulation,
- un crime passionnel.
Mais rapidement, la complexité du dossier apparaît.
Médée a-t-elle agi seule ?
Jason peut-il être considéré comme innocent ?
Créon porte-t-il une part de responsabilité dans l’escalade tragique ?
Le bannissement justifie-t-il la violence de la réaction ?
Les élèves identifient les zones grises, questionnent les silences du texte, repèrent les biais possibles dans la manière dont l’histoire a été transmise.
Quand la littérature devient terrain d’enquête
Pour l’enseignante à l’origine du dispositif, l’objectif est clair : faire découvrir Corneille autrement, par l’enquête, le débat et la prise de position plutôt que par l’étude magistrale.
Le dispositif mobilise en effet bien plus que des compétences de lecture :
- analyse de texte,
- argumentation,
- éloquence,
- esprit critique,
- coopération.
Les élèves commencent déjà à construire leur stratégie de défense ou d’accusation, à sélectionner leurs preuves et à affiner leur lecture des personnages.
Au collège Albert Vinçon, l’enquête ne fait que commencer…

